Workflow d’une tempête de merde
“Plantez la graine de l’avarice dans la fertile terre de la stupidité et vous obtiendrez la belle fleur de la merde”.
(Confucius)
Tout commence avec un délire de grandeur d’un nain mental qui a toujours envié tout ce qu’il ne méritait pas. Peut-être un complexe d’infériorité chronique, peut-être avoir vécu à l’ombre d’un grand frère à qui tout réussissait, ou alors trop de télévision. Toujours est-il qu’un jour fatidique arrive ou notre nain mental, avec beaucoup d’efforts, obtient une licence. Ce soir-là, il monte sur une colline, diplôme en main, le rouge crépuscule dans son dos, lève les yeux et crie au ciel:
“Avec Dieu comme témoin, je jure qu’un jour je serais quelqu’un !!… Avec Dieu comme témoin, je jure qu’un jour je donnerais des conférences!!…Avec Dieu comme témoin je jure qu’un jour j’aurais une armoire pleine de costumes d’Armani!! Avec Dieu comme témoin je jure qu’un jour, je boirais le café avec un président!!”
Alors se produit le miracle de la métamorphose, mais à l’envers. Dans ce cas un frêle papillon meurt et une grosse chenille gluante naît. Souhaitons la bienvenue à Monsieur Don Capullo(1), visionnaire, entrepreneur, directeur. Une cravate, un peu de gel, un attaché-case noir avec fermeture dorée, un balai dans le cul. Un déséquilibre dans le système vient de naître: l’alter ego Don Capullo achètera des choses que Nain Mental ne pourra pas payer. Et jusqu’a ce que quelqu’un s’en rende compte, des dettes seront crées. Des dettes que nous devrons payer.
Don Capullo est un type très culte. Il a lu cette oeuvre d’art de la littérature universelle, “qui m’a volé mon fromage?”. Ça lui a pris du temps, mais il a compris le message: pédé le dernier, et celui qui arrive derrière, qu’il fasse avec. Don Capullo veut le fromage. Où est à l’heure actuelle le fromage? Sur Internet. La graine en forme de modèle de commerce a été plantée dans l’attaché-case noir. La fleur de la merde ne se fera pas attendre. Smoke Solutions est né, que la représentation commence!
Le pas suivant c’est monter la scène. Il faut louer une cage pas chère dans n’importe quel zoo technologique et il faut déposer un nom de domaine aguicheur, quelque chose qui suggère expansion, valeur, futur, en définitive “nous somme encore petits, mais bientôt nous allons doubler votre investissement”. Il est recommandé de lui donner un air impérial (Rome, ou alors l’Egypte) qui suggère grandeur culturelle et un nuage anglo-saxon qui suggère nouvelle technologie. Entelequisys, Intelectis, Singergius, Keopsolutions, Evolucius, Netsupreme… les combinaisons sont infinies.
Maintenant il faut les acteurs. L’acteur idéal est celui qui croit réellement en son rôle. Les petits poussins fraîchement sortis de leurs coquilles et les vieux corbeaux malades sont les profils idéaux. Don Capullo va s’entourer d’adeptes et leur racontera sa vérité : «Je suis le fils du futur, j’ai vu la lumière du demain. Celui qui croira en moi découvrira la vie éternelle. Mais vous devrez avoir foi et ne jamais succomber à la tentation.» C’est-à-dire, tant qu’on va croire au conte de fée, on va avoir un emploi à vie (ha, ha), et que si un jour quelqu’un affirme «ce type n’est qu’un nabot mental et un comédien» on va le condamner au bûcher. C’est le démon qui apparaît sous la forme d’un programmeur qui se croit intelligent. C’est l’ange déchu, qui veut arriver plus haut que dieu.
L’histoire nous montre l’effectivité de ces structures basées sur le «on change le pain et la consolation par la foi aveugle». Quelques unes durent déjà depuis deux mille ans.
Arrive le grand jour de la première. Tous les acteurs connaissent leur rôle, qui a été repartit en Power Point, et ils l’adorent. Celui qui à acheté le switch est l’expert en réseaux intelligents, celui qui a mis en marche le serveur l’expert en déploiement de projets distribués, celui qui a mis le “s” derrière l’http notre expert en sécurité de l’information, celui qui a inclus “encoding=UTF-8″ dans l’XML notre expert en internationalisation, et celui qui a écris le JSP de mille lignes sans un seul include ou usebean, notre gourou Java. Trac. Le rideau se lève. Le public, les possibles investisseurs, remplissent la salle. Les lumières s’éteignent, le projecteur s’allume. F5, commencer présentation.
Pendant deux heures nous nous promenons dans le demain. Automatisation, intelligence artificielle, navettes spatiales. Téléphones mobiles avec vidéoconférence holographique en 3D. Télé transporteurs dimensionnels. On va vous positionner dans le futur. On va vous rapprocher de vos clients. On va vous éloigner de votre concurrence. Encore mieux, on va désintégrer votre concurrence ! On va vous mettre dans le lit de vos clients ! On va doubler, tripler, MILLIONIFIER VOTRE INVESTISSEMENT ! JUSQU’OÙ VOULEZ VOUS ARRIVER?
Fin de la représentation. Applaudissement, larmes d’émotion. Quelques investisseurs se frottent déjà les mains. On dit que l’assesseur financier d’un président qui veut investir les fonds publics pour améliorer la qualité de vie de son pays est là incognito, seulement en échange d’un paquet d’actions au nom de son beau-frère, qui va dévier le cinq pourcent de l’investissement à des mains amies au même instant de sa sortie en bourse (on n’est jamais contre une petite îles aux caraïbes ; ce sont les petits plus qu’offre le fait de sacrifier sa vie pour autrui et le bien-être de son peuple).
Avalanche de questions. De quelle couleur vont être les navettes spatiales? Platine avec des nervures dorées. Quelle portée auront les télé transporteurs? D’un bout à l’autre de la planète en une nanoseconde, en combinant les super cordes et les trous noirs. Quelle autonomie auront les mobiles holographiques? Illimitée grce à la fusion froide. Et comment allez-vous faire tout ça? demande quelqu’un. Silence gêné. Les petits poussins et les vieux corbeaux regardent Don Capullo, qui se lève avec son meilleur sourire d’auto complaisance et leur parle des synergies, des convergences, David et Goliath, les pyramides, Apple et le garage de Steve Jobs, Yahoo et la camionnette de Jerry Yang et David Filo. La graine est là -il pointe son attaché-case- il faut juste l’arroser.
Et voilà, presque comme si de rien n’était, on a cinquante millions d’euros dans un compte des îles Caïman. Maintenant il faut faire preuve d’ingéniosité et commencer à bien arnaquer. Il faut justifier chaque pincée prise au sac, alors il faut de l’imagination. Le premier canal de détournement de fonds c’est le salaire (vous me direz si 8.000 euros nets par mois n’est pas un salaire excessif pour un simple balai truffé de gel). Mais on s’habitue vite au salaire, la maintenance de la Mercedes est chère, et la villa dans la montagne n’est pas donnée. Il arnaquer plus, et mieux.
À ce moment on utilise la méthode facile, le donuts égyptien. On sort les donuts (ces cinquante millions d’euros des Caïmans), et des plein d’amis sortent de nulle part(2). Un ami qui te fait un software, un autre qui te vend le hardware, et un troisième qui te décore le bureau.
Alors on se met et position égyptienne et pendant qu’avec une main on caresse le dos à notre nouvel ami, avec l’autre on choppe la commission en noir. Si les commissions sont trop petites, on peut toujours s’acheter soi-même moyennant des entreprises fantômes au nom du cousin Eustache. Exemples pratiques : projet de décoration de bureau (une tableau et deux pots de fleurs), douze milles euros. Système de CRM (une base de donnée Access faite en une heure) cent mille euros. Et on continue.
Pendant quelques temps la vie est merveilleuse. On donne des conférences, on porte des costumes d’Armani, on prend le café de temps en temps avec le président. Escapades à la montagne, aux caraïbes, balades en décapotable. Voilà un triomphateur. Mais les donuts ne se multiplient pas. Un jour, quelqu’un se gratte la poche et demande : «où sont mes millions?». On commence à tirer du fil et on arrive à la pelote : l’attaché-case. Montrez vos cartes, monsieur Don Capullo. Ouvrez l’attaché-case.
Don Capullo convoque une macro réunion. Employés, assesseurs, directifs, investisseurs. Même le cousin Eustache est là. La boîte de Pandore va s’ouvrir. Don Capullo monte à l’estrade, dépose l’attaché-case devant un ventilateur de dimensions considérables, marque la combinaison, et l’ouvre.
Tout le monde est noyé par la merde. Les têtes tombent, les sanctions volent, les dénonces sont légions. Ceux qui finissent le plus mal sont les poussins, leur rêve d’experts-en-dérivation-de-forloies est fini. Dans la prochaine entreprise il faudra revenir sur Terre, apprendre à coder, et transpirer sec. Certains ne s’en remettent jamais.
Une fois le cirque est démonté et la tempête est passée, il faut récupérer le fric. Don Capullo se cramponne au trop connu «Tatata, tout investissement est un risque», et se lance à nouveau dans le fromage, peut-être dans le brevet des gènes. Alors c’est comme toujours. On informe la presse du classique «CRISE DANS LE SECTEUR», «L’ÉCONOMIE ENTRE DANS UNE NOUVELLE PHASE RÉCESSIVE», «ÉTAPE DE MÉFIANCE», etc. Si l’investisseur était une banque : on baisse les salaires et on monte les intérêts. C’était une entreprise téléphonique : on baisse les salaires et on monte les prix des communications. Nous, on est baisés comme d’habitude, avec le chantage habituel : on se serre la ceinture ou on ferme l’entreprise.
Il y a un cas extrême : quand il s’agit des fonds publics d’un pays et que l’arnaque est à grande échelle, la fleur de la merde est arrosée en abondance et finalement il donne ses fruits : les casseroles.
_______
(1) NdT : Capullo en espagnol veut dire chenille, mais aussi, plus vulgairement, gland
(2) NdT : référence a une pub espagnole : «sacas los donetes y te salen amigos de todas partes»
Traducción:
Leo Lozes [mail]







